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LE CONTE DU MONTREUR D'OURS

 
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roberto


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MessagePosté le: Lun 12 Déc - 11:34 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

à l'approche de Noël , Jean-Claude Renoux auteur de contes de Provence et du Languedoc
vous propose sur quelques jours : LE CONTE DU MONTREUR D'OURS







Né à Nice en 1947


Biographie : 


Je m'appelle Jean-Claude RENOUX. je suis écrivain et conteur, spécialiste du conte pour tout-petits (crèches et maternelles).
auteur d'un essai qui fait autorité auprès des éducateurs de jeunes enfants (« L'éveil par le conte » paru chez Edisud).
Je suis né en 1947 à Nice. et je suis l'auteur de près de 200 contes. pour certains créés avec des classes d'enfants des Bouches du Rhône. 
de la Lozère. du Gard. de Vaucluse, la plupart édités aux Editions l’Harmattan. ainsi que de plusieurs romans noirs. 
J'ai fait 2 années de Psychologie dans le cadre de la faculté de Vincennes. qui m'ont été d'un grand secours dans l'approche du conte, 
et j'ai effectué un stage sur le conte avec Henri Gougaud en 1992.







Le conte du montreur d'ours 


1ère partie, le vieux Barnaud



Le vieux Barnaud s'était bel et bien perdu. Depuis une semaine c'était le même spectacle de pierres grises et d'arbustes nains... de pierres grises et d'arbustes nains... de pierres grises et d'arbustes nains... ; avec de loin en loin la tache sombre d'un genévrier géant ou la croûte bleue de lavande et de chardons des crêtes.

Pas une source. Peu d'oiseaux. De temps en temps, dans le ciel morne et gris, un rapace à l'affût d'un serpent ou d'un lézard vert. Une semaine qu'il marchait ; deux jours qu'il n'avait absorbé rien que du cuir bouilli, quelques baies qu'il glanait ça et là sur le causse de Meyrueis, un peu d'eau moussue au sein de pierres évidées par le temps, quelques louchées de miel sauvage au creux de souches mortes et les racines blanches et filandreuses que Germain déterrait. Ces deux-là barulaient ensemble depuis que l'homme avait trouvé la bête, encore ourson, à côté du corps de sa mère, tuée par des chasseurs. Il fallait bien vivre, et Barnaud n'était qu'un gueux : il avait enseigné à Germain à danser au rythme d'un tambourin, et il était devenu montreur d'ours.

Depuis, ils couraient les foires, les fêtes et les marchés pour gagner quelques sols et, le temps passant, l'homme avait appris à préférer la compagnie de
la bête à celles des humains ; il ressemblait à un ours, avec sa barbe épaisse qui lui mangeait la figure, sa broussaille de cheveux qui lui tombait sur les yeux et dans le cou ; tout son corps était pareillement velu, et il avait de l'ours les mêmes petits yeux noirs, sans cesse en mouvement. L'homme n'avait pas dit trois phrases en trois ans : à quoi bon puisque tous deux se faisaient comprendre en grognant semblablement. Ils vivaient dans les bois, et n'en sortaient que pour se rendre aux foires, aux fêtes et aux marchés.

Barnaud s'était perdu, et il avait mangé tout ce qui pouvait l'être ; le cuir, bouilli, de sa sacoche et de son ceinturon, les baies, l'eau moussue, le miel sauvage et les racines n'avaient pas calmé la faim qui dévorait ses entrailles. La nuit ne tarderait plus guère. Tout à coup, Barnaud sentit la fumée énerver ses narines :
il y avait donc des hommes qui vivaient en ces lieux. Loin de tout, ils devaient être hospitaliers et apprécier la compagnie ; ils leur offriraient bien un peu de soupe et un quignon de pain, en échange de quoi Barnaud ferait danser son ours, au son du tambourin.

Se guidant à l'odorat, il parvint dans une grotte au sein d'une combe étroite noyée dans les cades, où veillaient quatre hommes et une fillette, autour d'un feu. 
Barnaud comprit trop tard son erreur : c'était une bande de brigands dont l'un n'avait qu'un oeil, l'autre qu'une oreille, le suivant qu'une jambe, et le dernier un bras unique, et qu'on appelait par commodité N'a-qu'un-oeil, N'a-qu'une-oreille, N'a-qu'une-jambe et N'a-qu'un-bras.

La petite fille était brune et ses yeux, grands soleils noirs, rayonnaient dans son visage brun. Elle était moins bavarde qu'un montreur d'ours ; jamais les brigands qui l'avaient enlevée ne lui avaient entendue dire le moindre mot. Jamais ils ne l'avaient vue sourire ; jamais elle n'avait sucé son pouce !

“ Bienvenu l'ami, dit N'a-qu'un-oeil qui était le chef, tu connais les usages ; tu nous apportes de quoi faire banquet.
- Je n'ai rien, grogna Barnaud. Pas mangé depuis deux jours.
- Que dis-tu là, l'ami ? Cet ours est gros, et gras, et nous n'avons pas tous les jours pareil repas.
- Pas touché Germain, grogna Barnaud. ”

Les brigands ricanèrent.

“ Tu n'as guère le choix... D'ailleurs, rien ne nous dit que tu n'irais pas nous dénoncer aux gens d'armes si nous te laissions repartir ! ”

Les quatre marchaient sur lui, les haches et les couteaux levés ; Barnaud et son ours n'étaient pas de taille à lutter contre eux... L'homme eut une idée.
Il se rappela les histoires que lui contait sa grand-mère, lorsqu'il était petit gueux ; il leva un doigt, timidement, et dit :

“ Moi, je sais une histoire ! ”
Les brigands, intrigués, le fixèrent.
“ Vraiment ? ”

Il fallait parler, retrouver le goût des mots et des belles phrases assemblées.

“ Pourvu que vous preniez place, gente demoiselle et beaux seigneurs, je vous la conterai. ”

Les brigands se dirent que les divertissements étaient rares sur le causse de Meyrueis ; après tout, ni l'ours, ni l'homme, ne perdaient rien pour attendre.
Ils s'assirent autour du feu, ils invitèrent Barnaud à prendre place, et ils ouvrirent grand leurs deux yeux - sauf N'a-qu'un-oeil qui n'en avait qu'un ; et leurs deux oreilles - excepté N'a-qu'une-oreille qui n'en avait qu'une ! La petite caressa l'ours, et se cala contre lui.
Elle fixa l'homme de ses grands yeux qui brillaient comme des soleils noirs, sans sourire.


Barnaud conta, une première fois :


à demain .....



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MessagePosté le: Lun 12 Déc - 11:34 (2016)    Sujet du message: Publicité

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roberto


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MessagePosté le: Mar 13 Déc - 17:15 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

à l'approche de Noël , Jean-Claude Renoux auteur de contes de Provence et du Languedoc vous propose sur quelques jours : LE CONTE DU MONTREUR D'OURS




Le conte du montreur d'ours 

2ème partie, le propriétaire, le prêcheur et le seigneur.

“ Laissez-moi vous conter, gente demoiselle et beaux seigneurs, l'histoire de Camurac, natif de Marvejols ; et comment, venant de Florac, il croisa la route d'un riche propriétaire, d'un prêcheur et du seigneur du lieu, et quels événements il s'ensuivit pour lui. ”

C'était un bien brave homme que ce Camurac qui, en raison de son métier, courait les grands-routes, les chemins et les sentiers, de mas en burron, et de ville en village pour y proposer ses services ; un bien brave homme qui réparait les parapluies et les porcelaines !

Il aimait rire et chanter en compagnie lorsque l'occasion s'en présentait, et outre sa grande habileté à adouber les parapluies, il était violoneux. On se le disputait pour les noces et les fêtes, car personne ne savait résister aux airs qu'il vous tirait de son instrument.

C'était merveille de voir ses doigts voleter sur la touche, pendant que l'archet dansait sur les cordes. Qui ne se laissait pas emporter par la danse en restait quiet et la bouche bée. Eh bien figurez-vous que Camurac avait marié une fille de Nîmes qu'on appelait la Roumamau !

On s'étonnait : comment le Camurac, si brave, avait-il trouvé pareil remède ? C'est toujours un brave mystère que de savoir comment un homme bon comme le pain du voisin se choisit pour compagne une ronchonneuse. 

Pour le cas, c'était bien un gros dragounas qu'avait pêché lors d'un de ses voyages le pauvre parapléjaïre : rien qu'en la regardant, la Roumamau tournait l'eau en vinaigre !

On m'a dit d'ailleurs qu'à Nîmes, Roumamau était un surnom désobligeant pour qualifier les mauvaises femmes qui passent leur temps à roundiner.

Enfin, le fait est qu'il était mal marié, mais marié quand même, et qu'il s'en allait le plus souvent qu'il le pouvait loin de Marvejols et de l'enquiquineuse qui l'attendait de balai ferme à la maison.

C'est ainsi, gente demoiselle et beaux seigneurs, qu'un beau jour le Camurac s'en revint de Florac à Marvejols. Il n'avait gagné, tout au long de son voyage, que quelques mauvais quignons et de bien maigres soupes tout juste suffisants pour qu'il ne mourût point d'inanition en chemin. 

Il venait de serrer sa ceinture d'un nouveau cran, quand il parvint au village d'Ispagnac. Il se dépêcha d'en faire le tour pour y proposer ses talents.

Il en ramena un parapluie rouge, que lui confia le plus gros propriétaire du village, un noir qui appartenait au prêcheur, et un bleu qui était au seigneur du lieu.

Déjà le Camurac se sentait mieux. Songeant au repas que lui procurerait son travail, il s'installa à l'ombre d'un mas en ruine et, tout en chantant, il déballa son petit matériel pour se mettre ensuite vaillamment à l'ouvrage. Il fit ce jour-là merveille, et les parapluies étaient fort habilement adoubés ; si bien que, son labeur terminé, il s'en alla les rapporter.

Il sonna d'abord à la porte du propriétaire. Une servante lui ouvrit, prit le parapluie rouge, et lui dit d'attendre là son maître qu'elle s'en allait chercher.

La brave fille revint quelques minutes plus tard, toute penaude et presque aussi rouge que le parapluie ; mais de celui-ci point, et du propriétaire encore moins.

“ Hélas, brave homme, mon maître est parti précipitamment régler quelque querelle qui l'oppose aux consuls d'Alais ; il sera de retour sous quinzaine.

- Eh bien, paye-moi donc, toi !

- Las, las, mon pauvre ami, je ne le puis, je ne suis que servante, et mon maître ne m'entretient point de ses affaires.

- Mais ton maître a bien femme ?

- Non point l'ami, ni femme, ni père, ni fils ! ”

Devant tant de malchance, le pauvre Camurac crut bien défaillir. Il ne pouvait attendre plus longtemps le retour du maître ; il s'en fut, tristement. 

Tout en partant, il jeta un regard sur la demeure ; il y vit, à l'étage, mal caché par un rideau, le propriétaire qui le regardait s'en retourner tant pélucre que lorsqu'il s'en était venu.

Le Camurac baissa la tête, et grommela à part lui : “ Quand ma chienne aura fait chiens, mon maître, je t'en garderai un bien dentu ! ”

Il se rendit ensuite au presbytère. Le prêcheur vint à lui. Il avait la mine gracieuse et le bon sourire d'un prêtre pétri de charité chrétienne.

“ Que puis-je, mon fils, pour ton service ?

- Je m'en viens, mon père, vous rapporter votre parapluie.

- Parle plus fort, mon fils, car je souffre de sourdigne.

- JE DISAIS, MON PÈRE, QUE JE VENAIS VOUS RAPPORTER VOTRE PARAPLUIE !

- Je ne t'entends guère, mon fils, mais je vois bien que tu me rapportes mon parapluie. ”

Et le prêcheur de le prendre, et d'aller le soigner dans quelque placard. Quand il revint, il fit l'étonné, et il dit au Camurac :

“ Tu es encore là, mon fils, est-ce que je pourrai donc faire quoi que ce soit pour toi ? Parle sans crainte, ouvre-moi donc ton cœur !

- SI FAIT, MON PÈRE, VOUS POUVEZ ME PAYER MON TRAVAIL, CAR JE NE VIS NI DU CHANT DE LA SOURCE, NI DU GAZOUILLIS DE L'OISEAU ;
JE NE VOUS DEMANDE POINT, MOI, D'OUVRIR VOTRE CŒUR, MAIS LES CORDONS DE VOTRE BOURSE !

- Je crois, en effet, qu'il va faire beau. Mais cela ne durera peut-être pas. À ta place, je me mettrais au plus tôt en route pour regagner mon logis. ”

Le Camurac haussa encore le verbe :

“ POUR L'AMOUR DE LA VIERGE ET DE SON FILS JÉSUS, JE NE SOUHAITE RIEN D'AUTRE QU'ÊTRE PAYÉ POUR MON TRAVAIL !

- Je n'y manquerai pas, mon fils. Tu peux me faire confiance. Je prierai pour le salut de son âme. ”

Le Camurac hurla :

“ MAIS ALLEZ-VOUS ME PAYER, PAR TOUS LES DIABLES, VIEILLE CHÈVRE QUE VOUS ÊTES ?

- Je ne puis pas, mon fils, t'entendre à cette heure en confession. Reviens donc demain, à la première heure, et je n'y manquerai point. Ma bénédiction t'accompagne ! ”

Le Camurac ravala la faim, la rage, les larmes, et les insultes qui abondaient à fleur de lèvres ; il tourna les talons avant de commettre un grand malheur ;
frapper un prêtre, ça ne pardonne pas, vous le savez ; on en a brûlé comme hérétique pour bien moins que cela.

Il se retourna pourtant, et siffla entre ses dents, voyant le prêtre onctueux comme une brioche pascale le bénir : “ Toi, mon damné cochon, quand ma chatte fera petits, je t'en garderai un bien griffu. ”

Le Camurac s'en alla, la mort dans l'âme et l'estomac en râteau, porter au seigneur le dernier parapluie.

On le fit annoncer ; cette fois le Camurac tenait fermement le parapluie ; lorsque le seigneur voulut l'en débarrasser, il lui dit : “ Sauf votre respect, votre seigneurie, je ne vous le rendrai que lorsque je serai payé. ” Le seigneur blêmit, et se mit aussitôt à crier :

“ Au voleur, au voleur, baïle, viens-t'en chasser le malfaisant ! ” Et le baïle, homme gros et gras, s'en vint à l'appel de son maître. 

“ Cet homme s'est introduit chez moi pour me voler mon parapluie. Paie-le en coups de bâton ; et paie-le grassement, qu'il soit dit dorénavant qu'un baron peut être aussi généreux qu'un prince ! ”

Le pauvre parapléjaïre en eut le cul rompu, et l'échine aussi. Il dut de plus supporter les quolibets de la valetaille qui servait si méchant maître, trop heureuse de courber la nuque devant un homme plutôt que sur la charrue. Le Camurac se retourna quand même à la porte de la bastide, et jura, à part lui :

“ Riez, riez, mon prince, mais si mon âne me donne des petits, je saurai en garder pour vous un bien jambu ! ”

Il se trouva quand même un pauvre hère, qui n'avait point de parapluie à adouber, pour lui donner une écuelle d'un mauvais brouet afin qu'il pût reprendre la route.

Pour le coup, le Camurac n'était pas fier. Il en regrettait presque les coups de balai et les criailleries de la Roumamau...

Barnaud vit que N'a-qu'un-oeil avait fermé son oeil unique.

“ Et alors, dit en baillant N'a-qu'une oreille, ton histoire est finie ?

- Point du tout, point du tout, gente demoiselle et beaux seigneurs, mon histoire continue ! ”

Barnaud conta, une deuxième fois :

à demain 











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Ninete
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MessagePosté le: Mar 13 Déc - 17:34 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

Okay Okay Okay J'attends la suite...
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roberto


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MessagePosté le: Mer 14 Déc - 09:58 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

L’OURS   3

à l'approche de Noël , Jean-Claude Renoux auteur de contes de Provence et du Languedoc
vous propose sur quelques jours : LE CONTE DU MONTREUR D'OURS








Le conte du montreur d'ours 


3ème partie, Le loup, le renard et le blaireau


“ Laissez-moi vous conter, gente demoiselle et beaux sei¬gneurs, l'histoire de Camurac, natif de Marvejols, et comment venant de Florac 
il croisa la route d'un loup, d'un renard et d'un blaireau, et quels événements il s'ensuivit pour lui. ”

Sur le coup de midi, la faim tenaillait encore le pauvre parapléjaïre, malgré le brouet de la veille et les quelques champignons, herbes, racines et 
chiches écorces dont il avait fait sa pitance en chemin. Il traversait le bois de Chalhac, quand il entendit une voix implorer :

“ Mon cousin, à l'aide, au secours, par pitié ou par intérêt ! ” La voix était bizarre, pas vraiment désagréable mais un tantinet aigrelette, et pour tout dire pas franchement humaine. Quoique affaibli, le Camurac s'approcha, se dirigeant à l'écoute. Il vit au pied d'un noisetier un loup, un renard et un blaireau qui en regardaient le faîte. Visiblement, ils se délectaient par avance d'un prochain banquet.

Le Camurac écarquilla les yeux, et ne vit rien. Il se dit qu'il s'agissait d'un enfant, ou d'un nanet, que le feuillage lui dissimulait.

“ Homme, mon cousin, aide-moi, et tu ne le regretteras pas.
- Mais qui es-tu, je ne te vois point, et pourquoi ne te défends-tu pas toi-même ?
- Je suis Caminol, le roi des Fouzillières. ”

( Bien sûr, le Camurac avait entendu parler des Fouzillières, mais il n'en avait jamais vu. Ne dit-on pas qu'ils ont transformé en chauves-souris tous ceux qui les ont surpris dansant au clair de lune, au détour d'une clairière, ou au creux d'un chemin forestier ? On dit aussi qu'ils sont innombrables, et présents partout : dans la plus grande des forêts comme dans le plus petit bosquet. Tout en dessous des arbres, ils habitent des hameaux, ou d'immenses villes, avec rues et palais, fonts et rivières. Bien des terriers ou trous que l'on prête à l’œuvre d'un lapin ou à l'ardeur d'un renard, sont en fait l'entrée d'une des villes merveilleuses des Fouzillières. On dit encore qu'à bouche de nuit ils s'en viennent collecter les champignons qui, tout au long de la journée, se sont rassasiés de lumière et de soleil. Ce sont ces mêmes champignons qui procurent ensuite aux cités fouzillières la chaleur et la lumière nécessaires à leur survie sous terre. Toute la nuit n'est plus alors que fêtes et gaugailles, et on sait les Fouzillières excellents musiciens. Sur le matin, il leur faut encore planter les champignons qu'ils collecteront le soir ! )

“ Que me chantes-tu là ? Les Fouzillières, c'est bien connu, ne sortent que la nuit !
- Dis-moi, mon cousin, n'as-tu jamais eu la nuit pissagne tellement pressante qu'elle t'obligeât à te lever, bien qu'il fût l'heure pour vous autres humains de dormir ? Eh bien, vois-tu, j'ai trop bu hier de nectar d'aïgagne ! Ma vessie me pressait de sortir de ma couche, quoique l'heure fût tardive - pour moi s'entend. Ces trois brigands décidèrent alors de se partager mon aimable petit corps dodu et d'en faire leur déjeuner. ”

Le Camurac était amusé par le récit du Fouzillière. Il se dit qu'un être se plaignant de la vessie lui était moins étranger que les trois méchants hommes qui l'avaient trompé, humilié et roué de coups la veille, bien qu'ils fussent bâtis comme lui !

“ Tu m'es sympathique, l'ami. Je ne suis pas ton cousin, mais si je pouvais quoi que ce soit pour toi, je le ferai volontiers ; hélas, tu en conviendras toi-même : je ne suis guère de taille à affronter ces coquins-là, toutes bêtes qu'elles soient, et tout humain que je puisse être.
- Écoute-moi bien, mon cousin. Toi et moi sommes des êtres sensés ; la raison est quelquefois préférable à la force brutale ; tu es bien plus grand que moi, mais j'ai la faculté de te donner le pouvoir de parler avec les animaux ; ce don, quoiqu'il arrive, je ne pourrai pas te le reprendre. Fais-en bon usage ; et tire-moi donc de ce mauvais pas. C'est promis : j'apprendrai dès ce soir la tempérance ; on ne me reprendra plus à boire plus que ma vessie ne peut en contenir jusqu'au soir venu ! ”

Le Camurac entendit le loup dire :

“ Renard, nous allons goûter d'abord de ce grand gaillard-ci ! Tourne-le sur la droite ; le blaireau se placera ensuite derrière lui ; je sauterai alors pour le faire trébucher ; il me sera ensuite bien aise de le saigner proprement.
Le bourru attendra bien, et nous n'en perdrons rien !
- Que me dis-tu là l'ami ? Regarde-moi bien : je ne suis que peau sur os ! ”

Le Camurac venait pour la première fois de parler à un animal. Parler n'est d'ailleurs pas le mot exact. Il suffisait qu'il pensât fortement à celui à qui il s'adressait pour que l'autre l'entendît. Méfiant, le loup se figea :

“ C'est bien toi qui me parles, homme ?
- Eh bien quoi, est-ce que je ne parle pas lousero ? Qu'y-a-t-il là pour te surprendre ?
- C'est que, jamais je n'entendis homme parler ; et que si je t'entends clair, je ne vois point tes lèvres bouger.
- Écoute-moi bien, loup, je te trouve noble mine. Si je te dis comment manger comme jamais tu ne le fis, laisseras-tu mon ami aller en paix ?
- Dis toujours, homme, et laisse-moi en juger ; n'oublie pas que je puis te tuer.
- On me dit bon observateur : je sais à Ispagnac un mas dont les lapins sont gras et nombreux comme les poux sur la tête du mendiant. C'est celui du propriétaire ! Tu ne peux pas te tromper : c'est la grosse bâtisse, après le petit pont, sur la route de Quézac ; le loquet de la porte du jardin est cassé ; il suffit de la pousser pour qu'elle trantaille aussi aisément que cette branche-ci au souffle du vent ; le temps que les valets réagissent, tu sauras bien saigner deux douzaines de lapins ; pour peu que ta famille et tes amis loups t'accompagnent, vous aurez à manger pour un mois.
- C'est bien ainsi. Je te laisse le bourru du dessus ! ” Le loup s'en fut !

“ Mon bon maître, en voilà un de bien dentu. ”
Un qui n'était pas content, c'était le renard.
“ Tout cela est bel et bon, mais si tu as contenté le loup, j'en reste, moi, sur ma faim. Je ne puis, comme le loup, te tuer, mais je peux fort bien,
avec l'aide de mon compère blaireau, te navrer gravement : je saurai faire en sorte que tu ne puisses jamais avoir d'enfants.
- Paix, renard, écoute-moi bien, et retiens mes paroles : il est aussi, au village d'Ispagnac, une autre maison où les poules sont aussi nombreuses que
les puces sur le dos du chien. C'est le presbytère ! Le mur du fond s'est effondré lors des dernières pluies ; on y entre plus facilement que par la porte principale de l'église un jour de grand messe ; il y a là, sans mentir, de quoi vous restaurer, toi, ta famille et tes amis renards, pendant une quinzaine. 
Tu ne pourras t'y tromper : c'est la grosse bâtisse qui joint l'église et le cimetière sur la route du Cantonnet.
- C'est bien ainsi, je te laisse le bourru du dessus ! ”
Le renard s'en fut !

“ Monseigneur, en voilà un autre de bien griffu ! ”
Un qui n'était pas content, c'était le blaireau.
“ Comment ? Il me dit mon compère, et il me plante là, l'estomac tant douloureux que les flammes de l'enfer des hommes ne sont rien en comparaison ! 
Je te le dis, homme : si tu ne me contentes pas comme tu le fis pour le loup et le renard, tu t'en repentiras ; je ne puis, comme le loup, te tuer, ni te navrer comme un renard, mais je saurai te mordre au mollet si fort qu'il te faudra marcher jusqu'à la fin finale avec une canne ; chaque jour, tu maudiras le jour où tu me rencontras !
- La paix, blaireau ! Si tu m'écoutes, vous serez rassasiés pendant une bonne semaine, toi, ta famille et tes amis blaireaux : il y a au village d'Ispagnac une maison où les jambons sont aussi nombreux que les mensonges dans la besace d'un marchand. C'est celle du seigneur ! Le loquet du soupirail du cellier en a été arraché par le vent lors de la dernière tempête ; il te suffira de pousser pour que s'ouvre devant toi le paradis blaireaux ; tu ne peux te tromper : c'est la bastide qui se trouve sur la route de Voltulorgue. 
- C'est bien ainsi. Je te laisse le bourru du dessus ! ”  
Le blaireau s'en fut !

“ Mon prince, voici le dernier, et il est bien jambu ! ”
Un de content, c'était le Caminol, roi des Fouzillières. Il se dépêcha de descendre de l'arbre pour se précipiter dans les bras du Camurac. C'était un gripet, haut comme une botte, et tellement poilu qu'on ne lui voyait que le nez, qu'il avait d'ailleurs fort gros et tout rouge.
“ Mon cousin, désormais entre nous c'est à la vie, à la mort. Où que tu ailles, pourvu que l'endroit soit boisé, il te suffira de nous appeler pour que les Fouzillières viennent à ton secours. N'aie crainte : si nous dormons le jour, nous avons le sommeil léger. Et si le coeur t'en dit, tu pourras venir quand tu le voudras, pourvu qu'il fasse sombre, jouer de la musique et boire de la liqueur d'albière.

- N'as-tu pas promis, toi, de ne plus en abuser ?
- Vois comme tu es, mon cousin, à peine nous connaissons-nous que déjà tu me fais de la peine ! ”

Barnaud vit que N'a-qu'une-oreille dormait sur son unique oreille.
“ Et alors, dit en baillant N'a-qu'une jambe, ton histoire est finie ?
- Point du tout, point du tout, gente demoiselle et beaux seigneurs, mon histoire continue ! ”

Barnaud conta, une troisième fois :

à demain 



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Ninete
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MessagePosté le: Mer 14 Déc - 10:45 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

Okay Okay
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La règle d'or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne penserons jamais tous de la même façon, nous ne verrons qu'une partie de la vérité et sous des angles différents.


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MessagePosté le: Jeu 15 Déc - 09:56 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

L’OURS   4

à l'approche de Noël , Jean-Claude Renoux auteur de contes de Provence et du Languedoc

vous propose sur quelques jours : LE CONTE DU MONTREUR D'OURS







Le conte du montreur d'ours 
4ème partie, Le moustique, le crapaud et la vipère aspic

“ Laissez-moi vous conter, gente demoiselle et beaux seigneurs, l'histoire de Camurac, natif de Marvejols, et comment venant de Florac il croisa la route d'un moustique, d'un crapaud et d'une vipère aspic, et quels événements il s'ensuivit pour lui. ”

La suite du voyage du Camurac s'annonçait sous de meilleurs auspices. Grâce au don de Caminol, il put subvenir aisément à ses besoins ; chacun, dès qu'il se fut présenté, s'empressa de lui rendre service ; un écureuil lui avança deux poignées de noisettes contre la promesse d'être remboursé, avec intérêt, l'hiver venu ; le vieux hibou Païolive Connoissier, savant comme la mère des songes, lui indiqua une faïsse où ramasser des champignons comestibles ; une mésange lui apprit où trouver les œufs de canards, de ses amis, tués la veille par un chasseur ; il pouvait en disposer avant qu'un horrible renard, de ses ennemis, en fît une demi-bouchée. Le parapléjaïre se délecta d'une énorme omelette aux champignons, qu'il partagea avec un jeune lynx affamé qui lui fit la conversation.

Comme il apercevait les premières grangettes de Lentondre, il perçut une petite voix brounzinante : “ Le déjeuner est servi ! ” Un moustique se posa sur son bras. Son premier mouvement fut de l'estourbir ; mais il arrêta net son geste, et dit : “ Vas-y, mon gars, sers-toi ; ce n'est pas ce que tu me pomperas qui me fera défaillir ; j'en connais, chez les humains, de bien plus avides que toi. Je sais ce qu'est la faim ! Quand tu te seras rassasié, tu reprendras ton vol, et chacun pour soi. ” Le moustique fut surpris d'entendre parler un homme ; mais il s'empressa de profiter de l'aubaine. Ensuite, il remercia son hôte, et lui dit :

“ Si tu le veux, je t'accompagnerai ; je dormirai dans ton chapeau ; contre le vivre et le couvert, je saurai bien te rendre de menus services.
- Ton amitié n'est pas pour me déplaire, répondit l'homme ; il m'est agréable que tu m'accompagnes ; mais dis-moi, quel est ton nom ?
- Mes parents me baptisèrent Bzzzsscctssccts.
- Puisque nous nous sommes rencontrés à Lentondre, tu seras pour moi Lentondre-Moustique.
- Je serai Bzzzsscctssccts pour mes frères et Lenton¬dre-Moustique pour toi ”, approuva le moustique ! Ils s'en furent, tout en devisant gaiement.

Lentondre-Moustique avait tellement de connaissances et d'esprit que le Camurac se louait de pareille rencontre. Comme il apercevait les premières masures de Rouffiac et qu'il marchait dans un bourbier, il entendit une grosse voix qui disait :

“ Celui-ci va me piétiner sans me voir, et ce sera bien fait pour moi : je ne souffrirai plus ! 
” Il baissa les yeux, et il put éviter un énorme crapaud qu'il allait écraser :
“ Eh bien, l'ami, que fais-tu là ! Et pourquoi ne t'es-tu pas enfui en m'entendant arriver ?
- Hélas, l'homme, m'enfuir je ne le puis : des galapians m'ont brisé la patte. J'attends qu'une pudécine , ou un rapace, vienne me croquer !
- Écoute-moi bien, crapaud, je vais te sortir de l'ornière. Je te ferai un emplâtre avec des herbes, comme me l'apprit Païolive Connoisier, un hibou de mes amis, 
et je te placerai dans une lézarde : tu y seras à l'abri des prédateurs à poils ou à plumes. Je suis certain que dans une semaine tu pourras de nouveau sauter, 
comme tu le faisais avant de rencontrer les galapians ; ensuite, eh bien, à chacun son chemin !
- Tu es bon, l'homme ! ” 
Ainsi fût fait ! Comme le Camurac allait placer le crapaud dans la crevasse, celui-ci lui dit :
“ Emmène-moi avec toi. Tu me donneras les miettes de ton pain ; je dormirai dans ta besace ; et en échange du vivre et du couvert, je te rendrai de menus services. 
- Qu'il en soit ainsi, répondit l'homme ! L'amitié d'un crapaud m'amuse ; j'en connais chez les humains de bien plus laid de cœur. Mais dis-moi, crapaud, comment t'appelles-tu ?
- Mes parents me baptisèrent Couaaaouaaaouaahh.
- Puisque je t'ai rencontré à Rouffiac, tu seras pour moi Rouffiac-Crapaud.
- Je serai pour mes frères Couaaaouaaaouaahh, et pour toi Rouffiac-Crapaud ”, approuva le crapaud.
Ils s'en furent en devisant ; le moustique brounzinant et boubounéjeant ; le crapaud dans la besace du Camurac.

Rouffiac-Crapaud s'avéra un fier compagnon qui en racontait de belles sur les crapauds et les crapaudes. Le Camurac riait de bon cœur aux crapauderies, se félicitant de cette autre amitié ! Comme ils arrivaient à Balsièges, le Camurac décida de se reposer à l'abri d'une hutte de charbonnier désaffectée.

Après avoir déposé Rouffiac-Crapaud dans une flaque, il jeta la besace dans un coin. Il perçut alors une voix zozotante qui disait : “ Ça, mon bonhomme, tu vas me le payer ! ” De dessous la besace, il vit sortir une vipère aspic ; s'il ne l'avait entendu parler, le serpent l'aurait piqué au fondement alors qu'il allait s'asseoir.
Sa première pensée fut d'estourbir le reptile avec son bâton ferré ; il se recula à temps, et dit :

“ Désolé, aspic ! Je ne t'avais point vu. Laisse-moi me reposer un couple d'heures ; je te laisserai ensuite vivre ta vie de serpent dans la fraîcheur de cette hutte que tu considères comme tienne !
- Comme ça, mon bonhomme, ça va ! ”

Vous savez ce que c'est : on dit une chose, on en fait une autre ; le Camurac plutôt que de dormir se divertit à s'entretenir de choses et d'autres avec la vipère aspic. Celle-ci le prit en amitié !

“ Écoute, mon bonhomme, tu sais sans doute que les serpents sont friands de lait et de fromage ; hélas, on ne s'en procure pas aussi aisément ; si tu m'emmènes avec toi, si tu me donnes les miettes de tes fromages, si tu m'autorises à dormir dans ta poche, je te rendrai à mon tour de menus services qui changeront ta vie. 
- Ma foi, répondit l'homme, l'amitié d'un serpent n'est pas pour me déplaire ; je connais une Roumamau bien plus venimeuse que toi. Topons-là, l'ami ; mais dis-moi quel est ton nom !
- Mes parents me baptisèrent Chchjjjtsszzttt!!
- Puisque nous nous sommes rencontrés à Balsièges, tu seras pour moi Balsièges-Aspic.
- Je serais pour mes frères Chchjjjtsszzttt!!, et pour toi Balsièges-Aspic ”, approuva la vipère aspic !

Ils s'en furent, tous quatre, Lentondre-Moustique brounzinant, Rouffiac-Crapaud dans la besace, Balsièges-Aspic dans la poche, tous devisant gaiement.
Le Camurac, surpris par la sagesse des propos du serpent, n'en finissait pas de s'émerveiller de ce dernier et surprenant compagnonnage.

Barnaud vit que N'a-qu'une-jambe avait allongé sa jambe unique et ronflait tant et plus.
“ Et alors, dit en baillant N'a-qu'un-bras, ton histoire est finie ?
- Point du tout, point du tout, gente demoiselle et beau seigneur, mon histoire continue ! ”

Barnaud conta, une quatrième fois :" />

à demain



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Ninete
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MessagePosté le: Jeu 15 Déc - 10:04 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

Okay Okay
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MessagePosté le: Ven 16 Déc - 09:34 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

L’OURS   5

à l'approche de Noël , Jean-Claude Renoux auteur de contes de Provence et du Languedoc vous propose sur quelques jours : LE CONTE DU MONTREUR D'OURS







Le conte du montreur d'ours

5ème partie, Le castel du diable


“ Laissez-moi vous conter, gente demoiselle et beau seigneur, l'histoire de Camurac, natif de Marvejols, et comment venant de Florac il croisa la route du diable,
et quels événements il s'ensuivit pour lui. ”

La nuit les surprit sur le causse de Changefège. Il s'y trouvait jadis un bois mauve que les hommes n'évoquaient pas sans terreur : on le disait maudit. Le Camurac, point au courant, et fasciné par ses nouveaux amis, prêtait d'autant moins attention à l'environnement qu'il faisait déjà bien sombre. Il remarqua enfin, à la lueur blafarde de la lune, les arbres immenses, démesurés ; des arbres tout biscornus, broyés par une main gigantesque et en ayant gardé difformité ; des arbres qui partaient à l'assaut du ciel selon un projet bizarre : ils se précipitaient à droite, pour se casser à gauche, et ainsi de suite jusqu'à toucher la lune ; leur élan était alors soudainement sapé par un interdit céleste : sous le coup d'un affaissement brutal les branches mortes et froides retombaient en averse désespérée pour navrer la figure du voyageur imprudent et lacérer ses vêtements.

L'eut-il voulu, le Camurac n'aurait pu
faire demi-tour ;il était trop tard ; la forêt aux arbres pétrifiés par le temps s'était refermée sur lui, elle le guidait vers un lieu ignoré des hommes. À peine faisait-il un pas qu'il ne pouvait s'en retourner ; un sentier s'ouvrait sans cesse devant lui, pour disparaître le pas franchi. C'est ainsi qu'il parvint au pied du pic que les habitants des environs n'avaient jamais vu que de loin ; ils le nommaient Le doigt du diable !

C'était une aiguille de calcaire mauve qui semblait foncer, le temps passant ; une aiguille surmontée d'une tour de quatre étages, chacun des étages étant moins large que le précédent ; une coquette tourelle lauzée la couronnait, le tout de la même couleur que le pic où la tour était sise. Le Camurac, arrivé au pied du roc, aperçut un trou qui s'ouvrait dans la pierre mauve. Ne pouvant reculer, il y pénétra ; il trouva là un escalier vertigineux qu'il gravit jusqu'à accéder enfin à la tour ; un autre escalier, étroit, permettait de gagner le sommet ; tout au long de l'ascension, des bras décharnés s'arrachaient à la muraille, proposant la lueur trantaillante de leurs flambeaux, pour disparaître le Camurac passé. Il se trouva enfin devant une petite porte ouvragée ; elle s'ouvrit d'elle-même en grinçant, découvrant une immense salle.

Qu'une aussi petite tourelle pût contenir pièce si vaste, de cela le Camurac ne s'en fit point la remarque tant il était fasciné par le spectacle qui s'offrait à ses yeux : une gigantesque table, couverte des victuailles les plus diverses, était dressée. Il s'y trouvait un verre unique, ras de vin. Dans la cheminée, gigantesque, des rôtis, innombrables, tournaient languissamment ; des rôtis qui répandaient à l'entour une odeur à laquelle même le plus saint des saints ermites n'aurait pu résister : il y avait là un bœuf, trois moutons, quatre cochons grassouillets, cent perdreaux, et tant, et plus, et le reste ; n'étant ni saint, ni ermite, vous pensez bien, gente demoiselle et beau seigneur, que le Camurac se jeta sur la nourriture comme la taille sur le pauvre pélucre. Si bien qu'il eut soif, et qu'il but au verre unique ; le vin en était du meilleur, et le verre se remplissait seul pourvu qu'il l'eût reposé ; plus il buvait, plus il mangeait ; plus il mangeait, plus il buvait ; tout y passa : le boeuf, les trois moutons, les quatre cochons grassouillets, les cent perdreaux, le tant, le plus, et le reste !

 C'est alors qu'il entendit la porte grincer de nouveau ;
un rire démoniaque sonna derrière lui ! Se retournant, le Camurac vit un petit homme tout habillé de rouge, des chausses au bonnet. Même les gants étaient pourpres ! 

Ce petit homme-là ne savait pas marcher sans sautiller sans cesse. Malgré la face hilare, qu'un éternel sourire fendait d'une oreille à l'autre, le teint était si bileux qu'il tournait vert, et le poil si noir qu'il virait bleu.

“ Eh bien, compère, as-tu bien déjeuné, s'enquit le petit homme ?
- Fort bien, compère, répondit le Camurac, je crois même avoir abusé !
- Heureux que tu le prennes ainsi, compère, car bons comptes faisant bons amis, je crains que tu ne saches me rembourser de ce repas pour lequel je ne t'avais point mandé.
- Sois bon diable, compère, nous saurons bien nous arranger.
- Décidément, tu me plais, compère, car je suis bien le Cadet ; ceci est ma demeure en Gévaudan.
- Sais-tu pourquoi les bois des environs, le pic et le château ont cette couleur ?
- Eh bien ils sont teints de ce que les ivrognes raquent quotidiennement ! C'est ainsi qu'ils sont un peu plus mauve chaque jour que mon Grand Rival fait.
- Pour le prix de ce repas d'enfer, dix vies de ton travail ne suffiraient pas à régler l'écot ; je n'en demanderai que ton âme ! ”

Complètement dessaoulé, le Camurac se sentait moins fier. 

“ Mais puisque, comme tu le disais, je suis bon diable, et fort joueur, je te propose un marché. ”

Le Cadet claqua des doigts ;
les reliefs du repas disparurent pour laisser table rase et nette ; sur un nouveau claquement de doigt, il s'y trouva un jeu de cartes.

“ La règle du jeu est simple, compère : je vais tirer trois cartes ; à toi de deviner lesquelles, et dans quel ordre ; si tu perds, tu me cèdes ton âme ; si tu gagnes, je te prendrai la vie. J'ajoute, étant bon diable et beau joueur, que je ne saurais tricher : il en va de ma réputation ; par contre, tu le peux, puisque j'encourage toujours les hommes à transgresser les interdits, mais il y faudra que je ne m'en aperçoive pas. ”

Le Cadet tira trois cartes ; Lentondre-Moustique tourna un moment autour de lui, pour venir ensuite vrombir à l'oreille du Camurac :

“ As de pique, dix de cœur, roi de trèfle !
- As de pique, dix de coeur, roi de trèfle ”, répéta le Camurac !

Le diable eut un geste de dépit, mais il sut se dominer.

“ Décidément, compère, tu dois cacher sous ton chapeau une paire de cornes autrement acérées
que celles que je dissimule sous ma toque. Allez, tu m'es sympathique, et je suis trop joueur pour ne point te proposer la revanche ; cette fois-ci, si tu perds, tu me cèdes ta vie ; si tu gagnes, je prendrai ta liberté :
tu resteras ici pour me servir et me divertir jusqu'à ce que le Grand-Autre, là-haut, te rappelle à Lui. ”

Le Cadet tira de nouveau trois cartes. Comme bien vous en doutez, gente demoiselle et beau seigneur, Lentondre-Moustique s'en vint tourner autour, pour vrombir ensuite à l'oreille du Camurac :

“ As de pique, as de cœur, dame de carreau !
- As de pique, as de cœur, dame de carreau ”, répéta le Camurac !

Le diable se dressa, l’œil de braise, mais il se domina encore : “ Décidément, tu as trop de chance pour être honnête, compère ; je ne saurais t'en faire grief : si j'ai créé la tricherie, c'est afin que les hommes en usent ; ce sera la première fois que cela m'aura coûté une âme... 

Fort bien ! Cette fois-ci, si tu perds, je prends ta liberté ; si tu gagnes, je te donnerai cette bourse pleine d'or. ” Le diable jeta la bourse sur la table, et le Camurac la serra dans son poing.

Le Cadet tira de nouveau trois cartes ; Lentondre-Moustique tourna autour de lui, pour revenir vrombir à l'oreille du Camurac :

“ Roi de trèfle, dix de trèfle, dix de carreau !
- Roi de trèfle, dix de trèfle, dix de carreau, répéta le Camu¬rac ! ”

Le Cadet ne put se retenir : il prit les cartes et les jeta au feu ; un nuage énorme et mauve envahit la pièce. Le Camurac suffoquait, il se sentit aspirer par un gouffre sans fond dans lequel il chuta longuement, longuement, longuement... tournoyant encore, et encore, et encore... Des milliers de bras décharnés se tendaient pour le saisir ; des centaines de faces grimaçantes ricanaient en l'appelant : “ CAMURAC, CAMURAC... ” Si bien qu'il perdit connaissance !

Quand il se réveilla, il ne vit autour de lui que les blocs laiteux du causse de Changefège. Le Camurac crut avoir rêvé ;
il s'aperçut bien vite qu'il serrait dans la main une lourde bourse, et que les coutures semblaient devoir péter tant elle paraissait pleine ; il s'empressa de l'ouvrir : les pièces jaillirent, et s'animèrent doucement à la lueur tendre de la lune. Du bois mauve, personne n'entendit plus parler ; les humains l'oublièrent si bien, que même les plus savants et les anciens ne s'en rappelaient pas ; quand de nouveau on m'en parla...

Qui ? Vous le saurez, gente demoiselle et beau seigneur, à la fin du récit... 

Barnaud vit que N'a-qu'un-bras avait replié sous lui son bras unique, et qu'il dormait à poing fermé. Mais la petite fille brune ne voulait pas dormir ; ses grands yeux noirs rayonnaient comme des soleils noirs dans son visage brun. 

“ Et alors, dit la petite fille qui n'avait jamais dit le moindre mot, qui n'avait jamais souri, ni sucé son pouce, ton histoire est finie ?
- Point du tout, point du tout, gente demoiselle, pour mon plaisir et pour le tien, mon histoire continue ! ”


Barnaud conta, une cinquième fois :


à demain


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MessagePosté le: Ven 16 Déc - 10:45 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

Super ton histoire.
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MessagePosté le: Ven 16 Déc - 11:10 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

Ninete a écrit:
Super ton histoire.


Oui je l'avais trouvée belle ...


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MessagePosté le: Sam 17 Déc - 06:36 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

L’OURS   6

à l'approche de Noël , Jean-Claude Renoux auteur de contes de Provence et du Languedoc vous propose sur quelques jours : LE CONTE DU MONTREUR D'OURS







Le conte du montreur d'ours 

6ème partie, Les trois chants de la Roumamau

“ Laisse-moi te conter, mon bon Germain, comment finit l'histoire de Camurac, natif de Marvejols ! ”

Sitôt rendu, le parapléjaïre se hâta vers sa demeure, coincée entre les remparts de la ville et le quartier des forgerons ; il n'y avait point de quartier des parapléjaïres et le Camurac habitait un misérable logis réduit à une sombre échoppe, surmontée d'une pièce d'étage ; il n'y voyait soleil qu'une paire d'heures le matin, par beau temps et en belle saison. Il n'en eut pas bientôt franchi le seuil qu'une volée de coups s'abattit sur son échine ; et qu'il s'entendit dire “ qu'il n'était qu'un feignant, un pélucre de la plus belle eau, et qu'elle regrettait bien de ne pas avoir écouté sa mère ”.

Elle, c'était la Roumamau, bien sûr ! Se protégeant comme il le pouvait, le Camurac agita la bourse, sous le nez du dragounas : “ La paix, femme : je ne rentre point sans avoirs ; si tu continues à m'esquiner de la sorte, je te jure que tu n'en verras point la couleur ! ” La Roumamau fit bouche de miel ; elle voulut savoir comment il avait attrapé Dame Bonne-Fortune. Peine perdue : le Camurac n'en dira pas plus ; il était tant éreinté qu'il souhaita le bonsoir, et s'en alla coucher. 

Quand la ronchonneuse fut bien certaine qu'il fût endormi, elle fouilla ses poches... La Roumamau sentit d'abord la présence de Balsièges-Aspic ; elle poussa son premier chant quand il remua sous la main : c'était là cri de surprise ! Quand il la piqua, elle poussa son deuxième chant : c'était là complainte dol ! Elle mourut en entonnant son troisième chant : c'était là cri d'agonie !

C'est ainsi que le Camurac s'aveusa . On enterra bientôt la mauvaise femme ; et voilà que les ronces et les orties se mirent à pousser d'abondance sur la tombe ; quoiqu'on fît pour l'arracher le jour, l'ivraie repoussait la nuit.

Le parapléjaïre vécut longtemps, aimé et respecté des humbles. Il sut ne pas abuser de la bourse du Cadet ; il s'en allait parfois la remplir au bois de Rouby, pour couvrir les besoins les plus simples ou faire le bien. On le disait un peu bizarre ; et on prêtait cela à la mort dramatique de sa femme. 

Les mauvaises langues inventèrent même une énorme fable selon laquelle elle se serait mordue la langue et aurait succombé à son propre venin ; le Camurac se fit bien du souci : il craignait que Balsièges-Aspic ne mourût empoisonné ! On vit par la suite le Camurac devenir rêvassier ; il souriait, ou riait, sans motif, en regardant un rat, un chien ou un oiseau de ses amis. Qui donc aurait imaginé qu'il leur parla !

On remarqua aussi qu'il tendait à attirer le moustique ; il se fâchait fort quand, pour lui plaire, on se mêlait de chasser l'intrus ; il fut bien qu'on ignorât qu'il avait, dans la poche une vipère aspic, et un crapaud dans la besace ; de bien méchantes langues le disaient déjà possédé ; comme il était populaire et cousin avec la moitié de Marvejols, il s'évita le bûcher ; mais parents et amis lui conseillèrent d'aller vivre en forêt. Il le fit avec beaucoup d'empressement ; d'aucuns affirmèrent l'avoir vu certains soirs, à bouche de nuit, tenant son violon sous le bras, pour quelque gaugaille ignorée des hommes...

Tu me diras, mon bon Germain, comment le vieux Barnaud sait-il tout cela ? C'est qu'un Fouzillière m'en fit le récit, et si tu ne me crois pas, va le lui demander !

Les premiers feux du jour embrasèrent les parois de la grotte. ... et cric et crac mon histoire est finie, gente demoiselle et beaux seigneurs je suis déjà parti !

Barnaud prit la fillette dans ses bras, et sortit. Il s'éloignait de la combe étroite, quand Germain grogna et le poussa dans un massif de cades. Barnaud vit passer toute une compagnie de gens d'armes qui partaient à l'assaut de la grotte. Les gens d'armes passés, l'homme s'en fut, l'enfant dans les bras, l'ours sur les talons!


FIN 













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Ninete
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MessagePosté le: Sam 17 Déc - 10:09 (2016)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS Répondre en citant

Merci pour cette belle histoire Roberto.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 17:10 (2017)    Sujet du message: LE CONTE DU MONTREUR D'OURS

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